La réception des veaux en engraissement

          

Bruno Langlois, agr., La Coop fédérée

Automne 2012. Au moment d’écrire ces lignes à la mi-septembre, le prix des grains et des sous-produits s’annonce très élevé pour toute l’année. Sur le mar­ché boursier, les « futures » bouvillons dans un horizon de 6-9 mois sont en­courageants, mais vous vous méfiez : depuis plus de 18 mois, ces « futures » si prometteurs semblent toujours vous filer entre les doigts. Ajoutons à tout ce contexte la rareté de veaux, les mesures de resserrement de l’ASRA et le fameux syndrome de novembre. La rentabilité des lots qui seront entrés dans les prochains mois ne sera au rendez-vous que si tous les « astres » sont alignés!

Un peu comme lors de la construction du pont de la Confédération, reliant l’Ile du Prince Édouard au Nouveau- Brunswick. Long de presque 13 km, en courbe, son assemblage a commencé par les deux extrémités pour se rejoindre au centre. Imaginez qu’il y aurait eu une erreur de seulement 1 cm par section; ça aurait été un désastre technique, mais surtout un fiasco financier!

Réception = Fondation

Dans la construction, on dit : « Mets tes fondations au niveau et à l’équerre et tout ira bien par la suite. » En engrais­sement, le niveau, c’est la santé initiale du veau. Et l’équerre, la prévention des maladies au cours du premier mois en parc.

Pour la santé initiale, il faut quelques fois ajouter un ou deux « shims ». Entre le départ de l’entreprise vache-veau et le premier passage dans le corral au parc, quelques veaux ont eu le temps « d’attraper » une maladie et de déve­lopper certains signes cliniques : pas d’autres choix que de les traiter. Cepen­dant, pour la majorité des veaux, tout est correct. La partie la plus facile est faite : les fondations sont au « niveau ».

Il reste à s’assurer que tout soit monté à l’équerre et que ça le demeure. Pas mal plus difficile! On veut que tout s’emboîte bien, mais une seule petite erreur et plus rien ne fonctionne.

C’est donc à ce moment qu’on parle de l’importance du protocole d’entrée : précision dans la régie, la vaccina­tion, l’antibiothérapie préventive et l’alimentation. Une foule de conditions vont interagir pour tenter de briser la formule magique. Et affecter tout autant le gain que la conversion alimentaire et la qualité de carcasse à l’abattage en plus du taux de morbidité et de mortalité.

Tout comme on ajuste l’épaisseur et l’ar­mature du mur de fondation en fonction du poids du bâtiment à supporter, le pro­tocole d’entrée doit s’ajuster au niveau de risque anticipé. On veut de la solidité, mais il faut aussi respecter un budget!

Évaluer le risque?

Dans le but d’effectuer le bon choix de vaccin ou d’antibiotique, plusieurs com­pagnies pharmaceutiques vous offrent aujourd’hui de calculer le risque lié à l’arrivée d’un lot. Le réseau La Coop fait de même depuis le lancement du pro­gramme PSP, c'est-à-dire depuis 2005. À partir d’un questionnaire mesurant 18 critères précis, nous classons un lot d'animaux dans l’un des 4 groupes de risque auxquels correspondent diffé­rents programmes alimentaires. En termes de coûts, ils sont tous très faibles comparativement à la valeur actuelle des animaux.

Graphique 1 :
Effet des maladies respiratoires en entrée sur la qualité des carcasses

Mais pourquoi au juste parler d’alimenta­tion lors de l’arrivée au parc d’engraisse­ment? Pour plusieurs raisons principales. La première est que l’alimentation a un grand rôle à jouer dans le système immu­nitaire. Il n’y a pas que le stress qui peut empêcher un animal d’obtenir une ré­ponse immunitaire suffisante suite à une vaccination, il y a aussi l’alimentation. Les apports en protéine, énergie, minéraux majeurs, éléments mineurs et vitamines doivent être respectés pour obtenir une réponse immunitaire optimale.

On parle souvent du sélénium, mais en fait, il n’est que l’un des maillons de la chaîne. Si le niveau de sélénium sérique d’un veau est bas, il en va peut-être de même pour le cuivre et le zinc qui sont aussi impliqués dans le système immu­nitaire. Pensons aussi aux vitamines du complexe B que les bactéries du rumen synthétisent pour le veau. Qu’arrive-t-il lorsque la consommation du veau dimi­nue pendant plusieurs jours consécu­tifs? Se pourrait-il qu’une carence puisse apparaître?

La deuxième raison est qu’il faut un cer­tain temps pour que le rumen s’adapte à des rations à haute teneur en amidon. Ce type de ration favorise une fermenta­tion rapide avec forte production d’acides gras volatils (AGV). Quand les papilles qui tapissent le rumen et qui absorbent ces sous-produits de fermentation sont en nombre suffisant, il n’y a pas vraiment de problème. Cependant, si le nombre ou la longueur des papilles sont insuffisants, les AGV s’accumulent dans le rumen et provoquent une baisse marquée du pH ruminal : c’est l’acidose ruminale! Com­ment cela peut-il survenir?

Les rations à forte teneur en fourrages, comme plusieurs rations post-sevrage, produisent peu d’AGV; il y a donc peu de papilles. Il faut de 10 à 20 jours pour assurer une multiplication suffisante de ces dernières suite à un changement de ration. C’est le plus souvent lorsque la transition vers la ration de finition s’effectue trop rapidement ou que la ration de réception est mal formulée que le problème apparaît. Le phénomène affecte rarement tous les veaux d’un même lot, car ceux-ci n’ont pas tous reçu la même alimentation avant la vente. Toutefois, compte tenu du prix actuel des grains, il est à prévoir qu’avant d’être vendus cet automne, beaucoup de veaux n’auront pas consommé suffisam­ment de concentrés pour augmenter si­gnificativement la capacité d’absorption du rumen.

Du gain en réception?

Et finalement, des chiffres tirés de la banque de données Bovitrace révèlent un taux de morbidité moyen de 24 % à l’automne. Un animal sur quatre, c’est beaucoup, mais ça veut aussi dire qu’il y en a trois qui ne sont pas malades. La question qu’on peut se poser est plutôt de savoir si tous ces animaux sains atteignent des performances suffisantes pendant la période de réception. En fait, quel est le GMQ potentiel pendant ces 28 jours? Trois, quatre, cinq, six livres de gain par jour? Difficile à dire. Une chose est sûre cependant : un pro­gramme alimentaire qui permet de compenser certaines lacunes nutrition­nelles potentielles ne peut pas nuire. De plus, comme le coût est bas, il ne faut qu’une faible amélioration des perfor­mances pour couvrir l’investissement.

La consultation du tableau 2 permet de constater que pour un même GMQ 28 jours-sortie, la durée d’élevage est réduite de 20 jours, si le GMQ des 28 pre­miers jours passe de 1,5 à 4,5 lb/j (sans effet de gain compensatoire). C’est plus de 75 $/bouvillon qui sont donc en jeu. On pourrait aussi faire le calcul inverse et supposer que pour une même durée d’élevage, on obtiendra environ 35 lb carcasse de plus par animal.

En conclusion, la réussite de la construc­tion du pont de la Confédération a né­cessité que toutes les sections soient initialement fabriquées selon les devis et qu’elles aient été assemblées et ali­gnées avec la plus grande minutie. Il en va de même pour l’opération d’un parc d’engraissement. Pour utiliser le plein potentiel des veaux achetés et espérer obtenir un bilan financier positif, toutes les étapes d’engraissement doi­vent être respectées. Et ceci inclut bien évidemment l’alimentation en phase de réception.

Soyez prêts avant que les animaux arrivent. Faites évaluer par votre expert-conseil La Coop le degré de risque de vos lots de veaux à recevoir.

Référence : Focus Opti Boeuf, automne 2012, page 13.