Les fourrages sous la loupe

Mes analyses de fourrages, au-delà de la protéine
Par Jean-Philippe Leblanc, agr., La Coop fédérée 

Au moment d’écrire ces lignes, voilà maintenant que plusieurs ont terminé leur première coupe. Je ne sais pas comment ça s’est déroulé chez vous, mais ici, la météo a été de notre côté, la machinerie n’a pas trop brisé; bref des conditions qui ont permis de s’en sortir pas si pire.

Mais est-ce que le travail s’arrête nécessairement là? Il me reste une étape avant de penser aux applications de fumier et à notre deuxième coupe de foin : prendre les échantillons de fourrages et les faire analyser.

Mais, pourquoi parler d’analyse de fourrages, et encore plus pourquoi devrait-on faire l’analyse de nos fourrages?

Un outil de travail

Balle ronde mélangéÀ la base, prendre des analyses de fourrages sert à connaître leur valeur nutritive. Oui, je vais donner du foin à mes animaux, mais quel foin? Que ce soit à l’œil, par son odeur ou au toucher, est-il possible de déterminer la valeur nutritive des fourrages? On peut caractériser un fourrage grâce à ses sens et évaluer si le fourrage est de bonne ou mauvaise qualité; mais de là à dire quel est le pourcentage de protéine, l’énergie nette de gain disponible ou la digestibilité des fourrages, impossible d’être aussi précis qu’une analyse.

À la photo 1, nous avons un échantillon de fourrage récolté le 20 juin dernier. Sommes-nous d’accord pour dire que ce fourrage a un taux de protéine qui se situe fort probablement entre 11 % et 14 %? Par contre si je vous demandais d’être plus précis et d’écrire sur une feuille ce pourcentage de protéine brute et l’énergie nette de gain, quelles valeurs inscririez-vous? Votre œil vaudrait-il vraiment une analyse infrarouge? Faites le test et comparez votre réponse à celle en page 8.

Photo 1 : Balle ronde mélangé, 1re coupe au 20 juin 2013

Premier rôle de l’analyse : ajuster l’alimentation

Une fois nos fourrages récoltés et entreposés, on ne peut plus rien changer à notre récolte sauf qu’il est possible de les valoriser et de s’ajuster par la suite. Bien qu’il soit possible depuis plus de 40 ans d’analyser à peu de frais les fourrages récoltés, encore trop peu de producteurs les échantillonnent régulièrement.

Une analyse de fourrage va permettre de donner les bons fourrages aux bons animaux, et ce au bon moment. Par exemple, une vache tarie n’a pas besoin d’un foin à 14 % de protéine lorsqu’un foin à 10 % est disponible. Il faut savoir valoriser les fourrages au maximum, d’où l’importance de planifier, de calculer ses besoins et ainsi d’avoir des stratégies d’alimentation selon le type d’animal à alimenter.

Pour illustrer l’utilité d’une analyse, regardons les quantités de fourrages nécessaires pour combler les besoins quotidiens d’une vache de boucherie tarie, selon deux niveaux d’énergie. On remarque au tableau 1 qu’avec un four- rage médiocre, les besoins en énergie (entretien et gain) ne sont pas comblés par la quantité de fourrage consommé par l’animal. Comme une vache tarie de 650 kg ne peut consommer qu’environ 2 % de son poids vif (13 kg M.S.ou 20 kg d’ensilage à 65 % M.S.), elle ne peut compenser le déficit d’énergie par une plus grande consommation.

Un déficit de 1,10 Mcal / j en énergie d’entretien représente une perte de poids de 1,5 kg / semaine. Après deux mois, c’est déjà une perte de 12 kg sans oublier que la vache est gestante et doit alimenter son fœtus. Quelles seront les conséquences au vêlage? Personnellement, j’aime mieux le savoir avant afin de m’ajuster. Le contraire serait aussi vrai : des excès pourraient avoir des effets néfastes. 

Tableau 1 :
Bilan énergétique d'une vache de boucherie tarie en hiver (-10°C et vent de 20 km / h), à 6 mois de gestation avec un fourrage de bonne et mauvaise qualité. 

Bilan énergétique d'une vache de boucherie tarie en hiver

                

Interprétation des analyses

À la maison, quand nous recevons notre analyse de fourrage, la plupart d’entre nous avons le réflexe de regarder d’abord le taux de protéine. Mais n’y a-t-il que cet indicateur à regarder pour connaître réellement la valeur alimentaire du fourrage? Malheureusement, on se limite trop souvent à regarder le taux de protéine sans porter attention aux autres éléments. Il y a beaucoup d’autres informations disponibles et à prendre en considération. Voici donc quelques précisions sur certains éléments complémentaires que l’on retrouve dans une analyse de fourrage; éléments importants à comprendre pour ainsi en faire la meilleure interprétation.

Parmi les classiques, le taux de protéine brute nous indique effectivement si la quantité de protéines contenues dans le fourrage est élevée. Il y a aussi les minéraux qui sont d’autres éléments intéressants à regarder tels que le calcium (Ca), le phosphore (P) et le magnésium (Mg) afin de bien faire par la suite la recommandation en minéral.

Cependant, comme le but premier est de produire de la viande de façon économique, il faut aussi porter une attention particulière à l’énergie, soit l’énergie nette d’entretien et l’énergie nette de gain. Plus l’énergie nette de gain sera élevée, meilleure sera la croissance des veaux par kilogramme de fourrage servi. À partir de ces deux paramètres uniquement, nous avons une indication claire sur le type d’animal à alimenter et, d’autant plus, à quel stade physiologique.

Mais qu’en est-il de la digestibilité des fibres? Le contenu en fibres (fibre détergente acide (ADF) et fibre détergente neutre (NDF)) peut avoir un impact majeur sur l’énergie disponible du fourrage. Les bactéries du rumen sont capables de digérer certains types de fibres, mais pas toutes. Ainsi, les différents ratios de ces types de fibres influencent donc l’énergie. Par définition, l’ADF nous indique la digestibilité d’un fourrage; plus sa valeur est élevée et moins le fourrage devient digestible par l’animal. Quant à elle, la NDF représente la totalité des fibres, ce qui nous renseigne passablement sur la capacité d’ingestion. Plus ce chiffre est élevé, moins l’animal consommera étant donné que le rumen a sa propre capacité d’ingérer et d’accumuler des aliments. « Quand on est plein, ça rentre pu comme on dit! »

L’ADF-N nous renseigne sur l’intensité de chauffage qu’aurait pu subir un fourrage. Si l’ADF-N est élevée, on remarquera une différence entre la protéine brute (PB) et la protéine digestible (PD). En fait, l’ADF-N nous indique le pourcentage de protéine lié à la fibre et une fois cette protéine liée, cela devient un complexe non digestible par l’animal. L’ADF-N renseigne donc le producteur sur ses succès ou insuccès par rapport à la conservation des fourrages. Mais pas parfaitement. On a donc rajouté de nouveaux paramètres sur les analyses. 

Profil de fermentation

Le premier est le pourcentage de cendres des fourrages. Un pourcentage de cendres élevé est un indicateur qu’il y a présence de terre dans les fourrages dont la cause est probablement un fauchage et/ou un râtelage trop bas. Si le fourrage est contaminé, il y a de fortes chances d’obtenir, particulièrement si la matière sèche de l’ensilage est basse, des fermentations butyriques, une situation qu’on ne souhaite pas. Normalement, l’odeur caractéristique trahit ce type de fermentation. Toutefois, nous pouvons dorénavant en mesurer le niveau. C’est ce qu’on appelle le profil de fermentation.

Il permet vraiment de répondre à LA question que l’on peut se poser : est-ce que mes fourrages ont tout ce qu’il faut pour bien se conserver? Les concentrations d’acide lactique, acétique et butyrique qu’on retrouve parmi les résultats d’analyses modernes d’ensilages indiquent comment le fourrage a fermenté. Les proportions de chacun d’entre eux nous disent si le profil obtenu est désirable ou pas. Par exemple, un fourrage où nous aurions une concentration d’acide butyrique plus élevée aurait pour conséquence de réduire la consommation volontaire de matière sèche (CVMS) chez les animaux.

Il y a encore beaucoup d’autres paramètres à regarder (sucres, HCNS, amidon, etc.). Toute cette information est accessible sur les analyses de fourrages La Coop. Ils nous permettent d’aller plus loin dans l’interprétation et la précision des recommandations.

À titre indicatif, le tableau 2 présente les moyennes obtenues pour les échantillons reçus entre 2010-2012 au laboratoire Dairy One, situé à Ithaca dans l’État de New York, et avec lequel La Coop fédérée collabore pour ses analyses de grains et de fourrages. Repris de la revue Le Coopérateur agricole (mai-juin 2013), il vous guidera dans votre évaluation. 

Tableau 2 : Valeurs moyennes obtenues pour les échantillons reçus entre 2010 et 2012 au laboratoire Dairy One (% M.S.) 

Valeurs moyennes obtenues pour les échantillons reçus entre 2010 et 2012 au laboratoire Dairy One

                       

Échantillonnage 

Une analyse précise ne veut rien dire sans échantillonnage de qualité. Une prise uniforme et la plus représentative du fourrage compte pour beaucoup afin de planifier correctement par la suite les stratégies d’alimentation. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un échantillon qui pèse 200 grammes représente notre lot de fourrage à analyser, soit peut-être 100 balles 4 X 4,5. À titre de comparaison, c’est un peu comme regarder un seul individu dans une foule de 125 000 personnes et en déduire que les autres sont toutes pareilles. Vaut mieux choisir la bonne! 

Bien prendre l’échantillon permet donc d’obtenir la meilleure représentativité possible du fourrage à analyser. Un échantillon représentatif est en fait un échantillon où plusieurs prélèvements ont été extraits sur un fourrage frais ou qui ne fermente plus. À l’opposé, un échantillon non représentatif peut par exemple être un fourrage qui est toujours en cours de fermentation et qui amènera ainsi une fausse interprétation de l’analyse. Dans le cas des ensilages, il faut toujours congeler l’échantillon le plus rapidement possible avant l’envoi au laboratoire. Il faut toujours fournir les informations de base, telles que de spécifier la famille des espèces fourragères (graminées ou légumineuses) ou encore est-ce un fourrage de première, deuxième ou 3e coupe, ce qui permettra ainsi de mieux interpréter les analyses. 

Combien de balles faut-il échantillonner? Disons que sur un lot de 100 balles par exemple, nous recommandons de prendre l’échantillonnage sur au moins 5 balles. Vous pouvez suivre les étapes d’une prise d’échantillonnage adéquate sur la séquence de photos.

Plusieurs coopératives mettent à votre disposition des sondes à fourrage. Il est donc possible de prendre ses échantillons soi-même et ainsi les acheminer à votre coopérative pour les faire analyser.

En conclusion, faire analyser ses fourrages, c’est non seulement obtenir un résultat final de vos récoltes fourragères, mais également de s’assurer d’être mieux conseillé par vos experts-conseils La Coop. À bien y penser, les analyses constituent un investissement minime en temps et en argent, mais peuvent influencer énormément les performances de votre troupeau.

La période de semi-finition s’en vient et, comme il faut un programme alimentaire afin d’aller chercher les performances optimales, ne tardez pas à prendre vos échantillons de fourrages. Sur ce, je vous laisse. Je m’en vais porter mon échantillon; j’ai hâte de voir nos résultats. 

Les fourrages

Référence Focus Opti Boeuf, été 2013, page 4